Tout a disparu

Dans un rêve, j’ai erré dans des jardins fleuris, traversés par des rivières et habités par des oiseaux paradisiaques. L’atmosphère était magnifique, une pure journée de printemps. Pourtant, la tristesse m’envahissait, si accablante qu’elle pesait sur moi tel un rocher sur les épaules de Sisyphe.

Était-ce la tristesse de l’éloignement des êtres chers ? Était-ce la tristesse de l’appartenance à une patrie où les intellectuels endurent chaque jour l’amertume de la solitude et l’impossibilité de participer activement au développement du pays ?

Mon Dieu ! Le jardin s’étendait à perte de vue, vaste et majestueux, mais mon chagrin, loin de se transformer en joie au cœur de cet espace immense, demeurait une souffrance inextinguible.

Là-bas, j’aperçus mon ami Khalid, assis sur une chaise en bois, dans un coin éloigné. Mon visage s’illumina de joie en le voyant. Et notre dialogue s’ensuivit :

  • D’où viens-tu ? Et comment es-tu arrivé ici ? Ne sais-tu pas que toi, le jardin, les arbres, les oiseaux… tout cela n’est qu’un rêve dans un rêve ?
  • Peu importe. Ce qui compte, c’est que je t’ai vu… Écoute, la frontière entre réalité et rêve n’existe que dans ce que nous créons dans nos esprits. Sais-tu ce que j’ai fait ces derniers mois ?
  • Qu’as-tu fait ?
  • J’ai émigré vers l’autre rive et j’ai décidé de ne jamais revenir dans mon pays…
  • Ne jamais revenir, même après un an, deux ans, cinq ans ?
  • Je ne reviendrai jamais, tant que je vivrai…
  • Mon Dieu, comment peux-tu être si confiant ? Comment peux-tu être si déterminé ?
  • Écoute-moi attentivement… Dans un pays où la majorité de la population se soucie seulement de manger, boire et aller aux toilettes, il est impossible d’espérer une renaissance intellectuelle ou un projet progressiste qui puisse améliorer l’avenir. C’est tout bonnement impossible…
  • À ce point-là ? N’es-tu pas un peu pessimiste ?
  • Oui, et regarde aussi l’énorme quantité de haine et de ressentiment qui habite de nombreux cœurs. Ne te révulsent-elles pas les scènes de meurtres, de sang, d’injustices quotidiennes, de répression et de torture en Syrie, en Égypte, en Tunisie, et… et…
  • Si, je suis en colère, et je pourrais presque en mourir d’indignation en regardant à la télévision ou sur YouTube toutes ces atrocités qui ont dépouillé l’humanité de son humanité…
  • Plus que jamais, à une époque où la haine et le ressentiment s’intensifient, nous avons besoin de spiritualité pour nous enseigner l’amour, la compassion et la tolérance infinie.

Nous étions toujours tous les deux dans le jardin… Cependant, notre dialogue fut interrompu par l’explosion d’un grand ballon.

Ce qui était étrange, c’est que Khalid, le jardin, les arbres, les oiseaux et moi-même étions enfermés à l’intérieur du ballon… Et en un instant, nous nous sommes dissipés en de simples particules de poussière… Nous nous sommes fondus dans le vide… Le vide est devenu nous, et nous sommes devenus le vide, au-dessus du vide.

Et maintenant… tout a disparu…

NB : Cette nouvelle a été publiée la première fois, en langue arabe, sur le site de Hespress, vers l’automne de l’année 2013

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