Lettre à un ami

Qu’il est merveilleux d’être ici et de revivre les souvenirs qui se sont déroulés de l’autre côté. Les levers et couchers de soleil sur cette maison où je vis en cet été chaud, dansant au rythme des soirées, des mariages, des célébrations, des rencontres et des veillées avec les amis… Cette succession est le signe que la vie continue et que nous méritons de la vivre, avec ses joies et ses peines.

Notre première rencontre remonte à 2007. Tu étais alors un jeune homme de dix-huit ans, mince, de petite taille, les cheveux légers, les yeux noirs empreints de tristesse, de mélancolie, de perdition et d’intelligence.

C’était en France, à Bordeaux, dans le quartier universitaire. Les mois ont passé, voire quelques semaines, et ce jeune homme est devenu un homme de vingt-quatre ans.

Je t’écris ces lignes empreintes de nostalgie et trempées dans l’encre de l’amitié pure, car tu es devenu incontestablement mon ami number one.

Nous sommes deux faces d’une même pièce : loyauté, affection sans contrepartie. Pas d’argent, pas d’intérêt, pas de prestige dans cette équation.

– Je te vois toujours au sommet, Rachid…

– Oh, Hafid, c’est exagéré…

– J’ai encore beaucoup de choses à faire pour atteindre mes objectifs…

– Tes objectifs ?

– Mais tu as obtenu un doctorat, tu as étudié en France, tu es revenu dans ton pays, tu as travaillé et maintenant tu es marié…

– C’est déjà une réalisation importante en soi…

– Écoute… Nous devrions partir dans un voyage passionnant… En Italie ou au Portugal. Qu’en dis-tu, Hafid ?

Mon nom est Hafid, et je viens de Madagascar. Mais je suis de nationalité indienne… Oh, tu n’as jamais visité l’Inde ? Imagine… Et nous éclatons de rire…

Je te vois encore devant moi, dans une scène éclatante, allongé à l’hôpital, gémissant de douleur à cause de ta jambe cassée enveloppée de plâtre. Je me souviens de ce que nous t’avons apporté lors de notre première visite à l’hôpital : du lait, du yaourt et du jus, selon la tradition marocaine.

Et j’ai gagné une somme considérable en euros. Tu n’as pas dépensé un centime pour acheter tes cigarettes blondes préférées. Mais la porte des dépenses s’est ouverte sur un monde fascinant : tu as acquis des livres précieux de Paulo Coelho. « L’Alchimiste », « Véronika décide de mourir »… Et bien d’autres.

Et tu as travaillé pendant un mois entier comme livreur à moto… Tout allait bien… Et tu te noyais dans le bonheur des enfants dans ton travail à temps partiel, qui te permettait de subvenir à tes frais d’études, d’hébergement et de nourriture.

Puis, il y a eu cette malheureuse chute de moto au rond-point… Tu t’es cassé la cuisse et l’os instantanément. Tu as failli mourir de douleur, et on t’a immédiatement transporté à l’hôpital pour t’opérer…

Et voilà ton sourire éclatant, tu dis en riant : « Ce n’est pas forcément un triste souvenir. »

Je te demande : « Pourquoi ? »

Tu me réponds : « Un malheur peut être bénéfique. L’année où je me suis cassé la jambe, où j’ai passé des semaines et des semaines à l’hôpital, où j’ai été éloigné des études pendant des mois, c’était l’une des meilleures années de ma vie…

Comment ça ? Pendant cette période, j’ai pris conscience que je n’étais pas fait pour étudier la médecine, et qu’il était nécessaire de changer de cap rapidement. La physique, mon ami, a remplacé la médecine, et j’ai abandonné le rêve de mon père de devenir médecin un jour. Ainsi, je trace désormais mon chemin avec détermination dans l’univers de la physique.

-Te souviens-tu lorsque nous avons voyagé à San Sebastian et que nous avons passé une nuit entière à la belle étoile parce que nous avions oublié à Bordeaux la réservation d’hôtel ?

– Haha… Comment puis-je oublier ça, mon ami ? Nous sommes arrivés dans cette ville espagnole voisine de la France, à 27 km de la frontière, tard dans la nuit. Et nous avons parcouru la ville d’un bout à l’autre. Que cette ville était magnifique ! Est-ce parce que la plupart des gens que nous avons rencontrés étaient ivres ??

Le chauffeur de taxi qui nous a emmenés à San Sebastian était lui aussi dans un état d’extase étrange. Si vous souhaitez visiter San Sebastian, vous devez commencer par la vieille ville.

Vos ordres sont exécutés, monsieur le guide…

Quels souvenirs !  Même si tu es loin des yeux, tu es au plus profond du cœur. J’avoue que les souvenirs ont un goût particulier et distinctif…

Un café mélangé au miel sauvage… Une fraîcheur revigorante sur un visage rasé … Une nuit d’hiver enveloppée dans l’oubli…

Est-ce que se rappeler signifie mourir ? Nous nous souvenons pour échapper au néant du vide et à la domination de la solitude ? Nous nous souvenons pour embaumer le temps et perpétuer ses traces dans la mémoire ?

Pourquoi ? Pourquoi nous souvenons-nous ?

NB : Cette nouvelle a été publiée la première fois, en langue arabe, sur le site de Hespress, vers l’automne de l’année 2013

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